Le quotidien américain The Washington Post et la chaîne de télévision publique allemande ZDF affirment que d’après des documents classifiés de la CIA, l’agence américaine de renseignement fut secrètement la propriétaire de Crypto AG, une entreprise suisse en laquelle les gouvernements du monde entier firent confiance pendant plus d’un demi-siècle pour garder secrètes les communications de leurs espions, soldats et diplomates.

L’entreprise aurait gagné des millions de dollars en vendant des équipements de chiffrement dans plus de 120 pays, y compris l’Iran, les juntes militaires d’Amérique Latine, l’Inde et le Pakistan, et même le Vatican.

Cette opération, qui permit aux Américains et à certains de leurs alliés non seulement de tromper leurs ennemis, de voler leurs secrets et de financer d’autres opérations avec les revenus de Crypto AG, aurait été organisée conjointement par la CIA et les services de renseignement de l’Allemagne de l’Ouest.

Elle eut pour nom de code Thesaurus, puis Rubicon. En toute modestie, le rapport de la CIA la qualifie de coup du siècle en matière de renseignement.

Toutefois, les adversaires principaux des États-Unis, comme la Chine et l’Union Soviétique, ne furent jamais clients de Crypto AG.

Et plusieurs fois, des indiscrétions faillirent lever le voile sur le subterfuge. Ce fut la raison pour laquelle le service fédéral de renseignement de l’Allemagne, le BND, décida de quitter l’opération dans les années quatre-vingt-dix.

Crypto AG fut liquidée par ses actionnaires, dont l’identité est protégée par les lois du Liechtenstein, en 2018. Ses actifs furent achetés par CyOne Security, qui traite exclusivement avec le gouvernement suisse, et Crypto International, qui reprit la marque et les activités internationales.

Le gouvernement suisse a révoqué ce mois-ci la licence d’exportation de Crypto International. Son président s’estime trahi, n’ayant jamais eu vent de l’implication de la CIA ou de la BND dans Crypto AG.

Il est difficile d’exagérer le succès inespéré de l’opération. Dans les années quatre-vingt, près de 40 % des câbles diplomatiques passaient par Crypto AG.

Les Américains et les Allemands proposèrent à Boris Hagelin, fondateur de Crypto, âgé de 80 ans en 1967, de lui racheter son entreprise, à la condition que les services de renseignement français, qui lui firent également une offre de rachat soient exclus de la transaction.

La France était intéressée, car elle eut soit vent de la supercherie, soit la découvrit par elle-même.

Les Américains profitèrent de l’arrivée des circuits intégrés et de la nécessité pour Crypto AG de travailler avec des partenaires afin de tirer parti de cette nouvelle technologie, pour lui faire adopter un circuit intégré conçut par la NSA.

Il ne comportait pas de porte dérobée, mais un algorithme de génération de nombres aléatoires qui délivrait en fait régulièrement des nombres prévisibles, facilitant et accélérant singulièrement les opérations de déchiffrement.