Les puces Baikal

D’après le quotidien économique russe Kommersant, le Ministère de l’Industrie et du Commerce s’apprête à remplacer les processeurs américains Intel et AMD par son propre processeur dans les ordinateurs du gouvernement russe.

Nom de code « Baikal », ce microprocesseur sera conçu par une filiale de T-Platforms, entreprise spécialisée dans les supercalculateurs. Elle serait aidée par le conglomérat de défense Rostec, et cofinancée par l’entreprise d’État Rosnano.

Le projet s’élèverait à des dizaines de millions de dollars.

Les premiers processeurs produits, à l’horizon de 2015, seront les Baïkal M et M/S, conçus sur la base d’un noyau 64 bit Cortex A-57 d’ARM, gravés en 28 nm et cadencé à 2 GHz.

Ils seraient dotés de 8 cœurs et utilisés dans des ordinateurs au système d’exploitation Linux.

Des versions 16 cœurs arriveront en 2016.

Le projet prévoit aussi son utilisation dans des appareils de réseau comme des commutateurs ou des routeurs.

ARM Holdings Ltd est une entreprise anglaise qui ne produit pas de processeur mais vend des licences de ses conceptions. Depuis plus de cinq ans, elle connaît une croissance phénoménale, et est devenue l’architecture standard des smartphones et des tablettes.

Alors qu’elle cherche à concurrencer Intel dans les processeurs pour serveurs, Intel tente de rattraper son retard dans les mobiles avec sa ligne Atom BayTrail et sa future ligne Broadwell Core-M, qui devrait arriver avant la fin de l’année.

Les puces Baikal seront utilisées dans les ordinateurs du gouvernement russe, et dans les entreprises publiques, soit 700 000 ordinateurs par an d’une valeur de 500 millions de dollars, et de 300 000 serveurs par an d’une valeur de 800 millions de dollars. Au total, le marché serait évalué à 3,5 milliards, précise l’agence de presse ITAR-TASS du gouvernement russe.

 

Quelques doutes sur le projet

Les puces russes actuelles sont gravées en 90 nm et l’on peut se demander comment le consortium produirait en 28 nm, si ce n’est en faisant appel aux fondeurs étrangers habituels comme le taïwanais TSMC ou le coréen Samsung.

Alex Dianov, directeur de la communication chez Mikron, le plus grand fabricant de microélectronique russe, émet toutefois quelques réserves. Les coûts de licence pourraient s’élever à des dizaines de millions de dollars. Les coûts de conception pourraient être bien supérieurs, même en partant d’un design ARM.

À titre comparatif, Intel a investi plus de 10,6 milliards de dollars en R&D en 2013.

Les États-Unis pourraient faire pression sur T-Platforms, dont les produits avaient déjà été interdits à la vente de mars 2013 à janvier 2014, la firme ayant été inscrite sur la liste des organisations et des individus qui agissent contrairement aux intérêts américains en matière de politique étrangère et de sécurité.

 

Conséquences négatives pour l’industrie américaine

Ni Kommersant ni  ITAR-TASS ne donne de justification au projet. On peut émettre l’hypothèse d’une défiance envers la NSA.

Si le projet se réalise, ce serait une lourde perte pour Intel, AMD, Cisco et bien d’autres fournisseurs de composants et de logiciels.

Les entreprises du Cloud, tout comme les fournisseurs de matériels réseaux comme Cisco, se sont déjà amèrement plaint au gouvernement américain. Les révélations du dénonciateur Snowden sur les pratiques de la NSA et de son cousin britannique GQHC ont fortement endommagé la réputation des entreprises technologiques américaines, avec des répercussions qui se chiffrent déjà en centaines de milliards de manque à gagner.

Pour rassurer les États étrangers, Microsoft ouvre des centres de transparence où les spécialistes étatiques peuvent analyser le code source des logiciels et se convaincre qu’il n’y a pas de porte dérobée de la NSA. Il sera intéressant de voir si Intel se sentira obligée, un jour ou l’autre, d’ouvrir de tels centres pour rassurer les acheteurs de ses puces.